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Les bibliothèques à l'heure de la transition numérique... quel avenir ?

2019/11/22 18:29:41, posté par Jean-Gabriel Giraud

(extraits)

A chacun sa transition. Dans le cas des bibliothèques elle peut s’envisager sous deux angles. Celui, rétrospectif, de l’enchaînement des trois révolutions qui, depuis les années 70, ont fait passer les bibliothèques de la sanctuarisation des connaissances à leur déploiement tous azimuts. Ou celui de la troisième révolution, stricto sensu, qui les confronte à l’émergence d’un écosystème culturel inédit et nécessite une véritable transition écologique dans l’ordre de la pensée.

La première révolution, du moins pour la France, fut celle des publics. On l’a oubliée. Qui se souvient que la bataille pour l’extension du prêt et l’accès direct a pris l’allure d’une querelle des anciens et des modernes au tournant des années 60-70 ? Qui garde en mémoire le rôle majeur de l’informatisation dans l’amélioration du service au public, la synergie entre les bibliothécaires et la coopération inter-bibliothèque au service des lecteurs ? Qui sait à quel point la création des bibliothèques jeunesse, des discothèques, des vidéothèques, des artothèques fut un combat, sans oublier le développement des "activités culturelles" longtemps considérées par les décideurs comme n’appartenant pas aux "missions des bibliothèques" ?

La deuxième révolution fut celle du numérique (à partir des années 90). On en connaît les ingrédients. Le plus important étant, au-delà de leur numérisation, l’externalisation des connaissances via Internet. Cette révolution a d’abord été perçue par les bibliothèques comme un danger car elle semblait les disqualifier en reprenant à plus grande échelle et avec d’autres moyens le projet encyclopédique qu’elles avaient elles-mêmes initié et porté durant des siècles. Mais, finalement, elles ont réussi à relever le défi. Fortes d’avoir déjà su prendre en compte toutes les formes d’expression et tisser de véritables partenariats avec leurs lecteurs elles ont su faire le lien avec les flux d’une information sans bornes. Elles se sont imposées comme des places publiques, des carrefours, indispensables à une socialisation partagée des nouveaux champs de la connaissance.

Mais la troisième révolution qui vient de commencer promet une transition bien plus radicale que les précédentes. En cause : le Big Data et ses algorithmes ; l’Internet des objets et ses capteurs ; le passage de la fiction d’une individualité souveraine à celle d’une identité construite de l’extérieur et plurielle ; mais aussi la conscience proprement écologique que le monde est à la fois limité et infiniment replié sur lui-même. Nous quittons les rivages du projet encyclopédique d’un monde que chacun d’entre nous à l’égal des autres pourrait embrasser. Le fait majeur est que la connaissance commence déjà à se faire sans nous et nous enveloppe. Voilà le fait culturel majeur.

(...) Le cauchemar c’est évidemment la perte de repères et la marginalisation des moins aguerris, l’enfermement tribal dans des bulles mortifères ou l’adhésion à une société de l’information hyper-contrôlée par l’État, dont le chinois Kai-Fu Lee nous assène un effrayant panégyrique [Kai-Fu Lee. "La plus grande mutation de l’histoire", Les Arènes, septembre 2019]. La géopolitique aidant et parce qu’il est le mieux à même de nous garder des deux premiers, c’est d’ailleurs ce troisième cauchemar qui est le plus crédible.

A l’opposé et en contre-feux démocratiques, les bibliothèques peuvent nous accompagner dans l’appropriation personnelle d’un écosystème auquel, de toutes manières, nous appartenons. La dimension personnelle est fondamentale. Elle signifie pour chacun d’entre nous la construction d’une autonomie de pensée et d’initiative à travers un collectif ouvert. Ni repli sur soi, ni tribu, ni abandon au grand sommeil totalitaire : trois impasses que la tradition du livre et de la lecture n’a cessé d’affronter et qu’elle doit poursuivre aujourd’hui à nouveaux frais, en s’adaptant à la nouvelle écriture de notre environnement.

source : marianne.net, publié le 12/11/2019


Cet article est à retrouver dans le "Carnet des médiologues"

Patrick Bazin est un ancien conservateur général des bibliothèques. Il a été directeur de la Bibliothèque de Lyon et de la Bpi (Centre Pompidou). A ce titre, il s’est fortement impliqué dans la révolution numérique, pensée comme une bibliothécarisation du monde.